Liquidité, liquidité chérie

On finirait par l’oublier, après Madoff, les subprimes, les bonus des grands patrons, mais les banques françaises sont dans le vert.
C’est ce que nous rappelle le meilleur quotidien français, à ceci près qu’il commet, comme beaucoup d’autres (mais je ne vais quand même pas attaquer l’édito de William Leymergie vendredi matin, hein ?), une erreur de raisonnement, dans cet article.

Or, le Monde oublie une chose essentielle, et utilise un axiome qui est pourtant d’une fausseté intellectuelle flagrante (mais pas pour les non-initiés, c’est la difficulté). Une société qui fait des bénéfices n’est pas en faillite.

Ne vous en déplaise, si.

C’est même le cas de nombre d’entreprises françaises, qui, malades d’un virus bien connu dans l’hexagone, s’écroulent en pleine expansion, telles les tours du 11 septembre contre un Boeing.

Le virus bien connu de notre cher pays, c’est le délai de paiement. Je l’avais évoqué brièvement ici, et c’est un phénomène structurel, qui gêne notre expansion : les sociétés françaises sont sous-capitalisées. Je m’explique.

Une entreprise dispose de ressources stables (capital social apporté par les actionnaires, sommes déposées en compte-courant par ces mêmes actionnaires, emprunts bancaires à long terme, obligations, que sais-je). Ces ressources stables servent (comme il est logique de le penser) à financer les emplois stables : usine, bureaux, machines, participations dans des filiales, etc.

Pour produire, il faut d’abord dépenser : salaires, EDF, GDF, loyers, maintenance, mes honoraires, et j’en passe. Mais, si on pose l’hypothèse que l’entreprise ne vend pas à pertes, les ventes seront supérieures aux achats (engendrant un bénéfice). Ces ventes serviront donc à payer les charges sus-nommées (car en comptabilité, on ne distingue pas l’achat selon qu’il est payé ou non, mais bel et bien subi, à la charge de l’entreprise, engagé quoi).

Lecteur intelligent, tu l’auras compris, si je paye mes salariés avant d’encaisser mes factures, je risque fort d’être à découvert (qu’un banquier par l’odeur alléchée saura m’autoriser à grands frais). Que nenni, l’excédent de mes fameuses ressources stables sur mes emplois stables (je n’ai pas dépensé tout mon capital pour acheter des machines, quand même !), constitue un fonds de roulement (FDR), qui me permettra de financer mon activité et donc d’avoir une trésorerie proche de 0.

Le problème des entreprises françaises, c’est justement que le capital ne suffit souvent pas à constituer un FDR. Celui-ci est alors nul (j’ai tout dépensé), ou, pire, négatif (j’ai acheté des machines en utilisant mon découvert. Argh.).

Pourquoi cela ? Parce qu’en France, il est d’usage d’accorder à ses clients – et les fournisseurs d’une entreprise sont respectivement clients d’une autres, vous me suivez – des délais de paiement assez longs. Il suffit alors que je m’arrange pour payer mes fournisseurs (j’ai dit fournisseurs, pas salariés, parce que là vous risquez l’inspection du travail ET la grêve …), après mes clients. De ce fait, j’ai toujours un peu de cash pour financer mon activité et ce que je ne peux pas décaler dans le temps (loyers, URSSAF, salaires, taxes, …). Vous l’aurez compris – vifs que vous êtes – mon fournisseur finance mon fonds de roulement.

L’exemple phare que l’on pourrait prendre ici est la grande distribution :

  • un supermarché règle ses fournisseurs à 120 voire 180 jours
  • les clients (c’est vous) paient comptant
  • le stock coûte cher
  • conclusion logique : les fournisseurs financent le stock, car les sommes que le supermarché doit à ses fournisseurs ne sont pas avancées et permettent au supermarché d’encaisser ses ventes largement avant de payer les fournisseurs (pourquoi tous les supermarchés créent-ils des banques, d’après vous ?)

Ceci ne serait pas un problème, si, au niveau macro-économique, il n’engendrait pas une fragilité du système : un client qui se casse la gueule et ne paie pas son fournisseur risque d’entraîner la faillite de ce dernier. Et ainsi de suite. L’hypothèse sur laquelle le système est – de facto – bâti ne tient que si tout va bien (un peu comme les subprimes, finalement).

Notre hyper-monarco-président a donc trouvé une solution, que je qualifierai d’excellente : en août 2008, il a décrété que les délais de paiement inter-entreprises (ce que l’on appelle le crédit inter-entreprises, on a rien inventé qu’un mot qui n’aurait jamais dû exister car mes fournisseurs ne sont pas des banquiers …), ne devraient pas aller au-delà de 30 jours.

J’ai applaudi à deux mains cette mesure (à ceci près que je vais passer une saison 2010 pourrie parce que je dois en vérifier l’application et en référer au président du Tribunal de Commerce si elle n’est pas respectée – vous avez dit libéral ?), puisque en raccourcissant les délais, on raccourcira le fonds de roulement artificiellement créé par le décalage clients/fournisseurs, et donc on forcera les sociétés à se capitaliser plus.

Et c’est économiquement juste : l’investisseur est là pour apporter des capitaux, qui soient justement rémunérés (après le justement dépend de l’investisseur …). Il ne peut pas non plus asphyxier une société en lui demandant, en plus d’être bénéficiaire, de se financer en boîtant pour assurer son activité, surtout en cas de hausse de l’activité (car alors là, j’ai dans un premier temps plus de salariés, d’achats, avant d’avoir plus de ventes, donc ma trésorerie est la première à en subir les conséquences), tout en récupérant des dividendes (on appelle ça à la campagne avoir le beurre, l’argent du beurre, et le cul du commis du crémier). Faut pas déconner non plus. Et c’est pourtant ce que nombre d’investisseurs (avec une vision exclusivement financière et non industrielle) font.

Nevertheless, c’était sans compter la crise, qui crée un risque supplémentaire de défaillance dans le système économique et risque de jeter le bébé avec l’eau du bain. Les sociétés sont déjà fragiles, elles le sont encore plus, et on crée une défaillance pour forcer les investisseurs à remettre au pot. C’est dangereux, mais c’est voté, et comme il a déjà oublié qu’il a rédigé (et fait voter) cette loi, on ne reviendra pas dessus.

Quel est le lien avec nos chères banques, me direz-vous ?

L’Etat a refinancé les banques. Le problème de celles-ci n’est pas qu’elles soient profitables (elles le sont, à un Kerviel près), mais qu’elles aient du cash. Et c’est le même problème qu’un fabricant de boulons : le fabricant de boulons paie ses charges avant d’encaisser ses factures, les banques ont perdu des dépôts investis dans les subprimes, qui ne valent plus rien, alors que les clients continuent (et même plus) à vouloir encaisser leur argent. Le décalage entre les fournisseurs (les clients comme vous et moi qui déposent de l’argent liquide), et les clients (les dépôts que la banque réinvestit sur le marché pour dégager de la marge), se réduit, et les banques n’ont plus un rond.

Mais elles continuent à être profitables car ça n’a rien à voir. Elles savent toujours vous prêter à 4% et faire travailler l’argent à 6%, c’est leur métier !

Reprenons mon fabricant de boulons. Cette année, il a fabriqué 10,000 boulons qui lui ont coûté 1€ tout compris (oui, je sais, c’est cher, mais c’est du beau boulon, monsieur !). Il les vend 2€ (ils sont plaqué-or).

Son bénéfice est donc de 10,000 x (2-1) = 10,000 €.

Néanmoins, admettons qu’il n’ait absolument aucun fonds de roulement (il a dépensé l’argent de son capital social dans les machines et l’actionnaire ne veut pas remettre au pot pour financer l’activité), il a bien fallu qu’il paie ses salariés, charges, et autres. Alors il a négocié avec son fournisseur d’acier et d’or un délai de paiement de 120 jours. Ses clients le paient à 90 jours. Les 30 jours de décalage lui permettent d’être constamment en trésorerie tendue. C’est bien. Mais si un client fait défaut, ou si un président vote une loi sans réfléchir (on ne sait jamais), il perd le financement de son activité.

Il affichera alors un beau bénéfice, et ira tout droit au Tribunal de Commerce pour remplir une déclaration de cessation des paiements. Fin de l’histoire.

Alors, pitié, arrêtons de confondre bénéfice et survie de l’entreprise.

10 digressions ↓

digression n°1 par BisB
le 31 janvier 2009 à 15 h 18

C’est bien beau tout ça, et je suis ton raisonnement avec le même degré de délectation que je lis mon Capital mensuel, mais je ne peux pas m’empêcher d’émettre une réserve, et de taille!!! Tout cela veut-il dire que Jean-Pierre Gaillard n’avait qu’une bourse?! Pauvre homme…

digression n°2 par BisB
le 31 janvier 2009 à 15 h 23

PS: Je remarque d’ailleurs une boulette dans le sous-titre du livre. Il aurait été plus correct d’écrire : 40 ans dans le conduit épididymaire de la bourse…

digression n°3 par Cédric Darval de Bayen
le 31 janvier 2009 à 17 h 12

Merci pour la comparaison avec Capital, que je ne prends pas comme un compliment lol
PS : moi aussi je fantasme sur JPG mais chut …

digression n°4 par joseph
le 31 janvier 2009 à 20 h 44

tout d’un coup je me suis revu à mon cours de comptabilité financière, face à ces fameux ratios … faut dire que j’ai aussi boulotté dans un service de recouvrement -contentieux au sein d’un organisme bancaire ! c’était le bon temps, dixit le jeune retraité (trois mois demain matin )

digression n°5 par JP
le 1 février 2009 à 1 h 53

Merci pour ce résumé très bien expliqué au néophyte que je suis. J’ai quand même dut relire 2-3 fois certains passages. Je vais mettre ça sur le compte de l’heure tardive et sur les bouteilles de Bordeaux qui ne connaitront pas Février 2009 après cette soirée…

digression n°6 par Jarod_
le 1 février 2009 à 19 h 52

Très intéressant. Merci pour cet éclairage.

En gros, tu penses que cette loi est bonne sur la base, mais que ça va foutre le bordel et aider l’économie à s’écrouler un peu plus ? :-)

digression n°7 par Cédric Darval de Bayen
le 1 février 2009 à 19 h 58

@ Joseph : tout ça est finalement très logique. Tu en as de la chance de pouvoir rester en pyjama jusqu’à midi …
@ JP : oui ok, donc pour que tu laisses un commentaire, c’est que t’es bourré, hein ?
@ Jarod_ : je pense qu’il fallait le faire, mais le rôle des actionnaires doit être fait. Depuis 15 ans ils ont une fiscalité hyper privilégiée sur les investissements dans des sociétés (je m’arrête aux grosses PME, c’est ce que je connais le mieux), mais personne ne prend ses responsabilités car la logique financière des années modernes a oublié qu’un investissement était un couple rendement/risque, avec un lien entre les deux. Enfin elle ne l’a pas oublié, mais elle essaie d’annihiler le risque tout en maximisant le rendement, ce qui n’est pas possible, sauf Euromillions.
Donc oui, il fallait le faire, mais il faut surtout que les investisseurs prennent leurs responsabilités. C’était le sens de cette loi, mais elle est bien mal tombée, et très mal préparée (sur ce dernier point on reconnaîtra la patte de notre actuelle législature …)

digression n°8 par The 6L20
le 2 février 2009 à 16 h 29

CQFD mais le commun des mortel ne vois pas comme ca…

ceci dit c’est le genre de mesure qui aurait pu etre pris avant que ce soit une mesure de sabordage…

c’est tout la difference entre ceux qui prenne le CA pour du Bénéfice…

digression n°9 par joseph
le 2 février 2009 à 19 h 18

horreur en pyjama à midi, moi qui suis du genre lève tôt (vers les 5 h du mat) pour pouvoir profiter au max de temps libre ! d’accord je chausse mes charentaises fin de journée car c’est un signe évident de confort, mais là même quand je boulottais!

digression n°10 par Jonathan D.
le 4 février 2009 à 23 h 53

Je savais que j’aurais du voter Royal ! Au moins, le temps que le gouvernement aurait mi à discuter pour se mettre d’accord, la crise serait passée que la loi n’aurait pas été votée, et elle serait donc arrivée au bon moment ! :)

Digresser en toute tranquillité ...