Société Générale : où l’on avoue tout sans avouer

Je relaie ici le communiqué de presse du 6 octobre 2009. Je dois avouer que je l’ai un peu loupé à l’époque, et c’est en me baladant sur le site du Figaro que j’ai vu la publicité pour l’augmentation de capital actuellement en cours.

Sur le fond, une augmentation de capital de 4,8 milliards d’euros, avec 2 actions nouvelles pour 9 anciennes, rien de bien original.

Je n’ai pas consulté les slides analystes, (j’ai un gros doute sur la capacité des analystes à comprendre ce qu’on leur dit) néanmoins, je constate trois jolies perles que je ne peux m’empêcher de partager avec vous, lecteurs éclairés que vous êtes : 

-         L’augmentation de capital, d’un montant de 4,8 mds, permettra de rembourser l’état (pour 3,4 mds hors intérêts courus). J’aimerai donc que l’on m’explique pourquoi la Société Générale n’a jamais été en risque de faillite élevé, puisqu’elle ne peut toujours pas faire face à ses engagements vis-à-vis de la SPPE (Société des Participations de l’Etat, créée pour l’occasion), et est obligée de lancer une augmentation de capital pour pouvoir rembourser le contribuable. Encore une fois, c’est bien la preuve qu’au lieu d’un simple prêt (assorti d’actions à dividendes prioritaires, mais qui n’ont visiblement pas de droit de vote et seront annulée sitôt après le remboursement), l’Etat aurait dû exiger une partie du capital, comme tout investisseur un peu éclairé aurait fait, face à une tierce partie en demande de liquidités que personne ne voulait lui prêter. En plus, en n’étant plus débiteur de l’état, ils vont pouvoir arrêter de se prendre la tête avec la politique de rémunération.

-         Mais l’argent de l’augmentation de capital ne servira pas qu’à cela, me direz-vous. Non, puisque 4,8 – 3,4 = 1,4 milliards, mais qu’en fera-t-on bon sang ? La réponse est un peu plus loin :

o       Renforcer les ratios prudentiels (ils avaient besoin d’être renforcés ? ils vont donc se détériorer à l’arrêté 30 septembre ?) : ce sont les ratios de liquidité que les banques doivent respecter afin d’être sûr que leurs engagements sont bien en phase avec leurs ressources (le problème que tout le monde a fait semblant de découvrir lors de la crise des sub-primes étant que les ressources sont bien dans le bilan, mais les engagements n’y sont pas, tout à fait légalement)

o       Continuer les opérations de croissance externe, en clair les acquisitions, comme par exemple l’acquisition des 20% restants dans le Crédit du Nord. L’opération est donc déjà décidée, avait-on réellement besoin de lever des fonds pour ?

-         La troisième étant la meilleure, je vous la livre dans le texte (et je graisse, par la même occasion) : « En raison du resserrement des spreads de crédit observé sur le troisième trimestre, la société devrait enregistrer sur la période des impacts comptables négatifs (évolution de la valorisation Marked to Market des CDS couvrant le portefeuille de crédit corporate et réévaluation des passifs financiers Société Générale), cependant réduits de plus de moitié par rapport à ceux constatés au cours du trimestre précédent ».

Comprendre que le portefeuille n’ayant pas été suffisamment déprécié (rapport aux subprimes, aux effondrements des cours, toussa toussa), il va falloir encore cracher au bassinet. Mais avouez que c’est bien dit,  « impacts comptables », on retrouve bien là le discours habituel : c’est comptable, ce n’est pas réel. Sauf que réellement et comptablement, il y a dépréciation, un point c’est tout.

Et j’aime bien l’idée de réévaluer un passif financier. Un passif financier, c’est une dette. Une dette qui augmente c’est une perte. Mais c’est bien sûr. Un peu plus loin, le communiqué explique même que les expositions à risques de la Banque de Financement et d’Investissement devraient générer des éléments négatifs modérément supérieurs à ceux enregistrés au deuxième trimestre. Modérément donc. Ouf. Sauf que là encore, les pertes n’avaient pas été constatés dans les comptes, et que tant les marges (spreads) de crédit que les cours n’ont pas tellement évolué entre le deuxième et le troisième trimestre 2009. Et vous remarquerez que le mot « perte » n’est même pas employé dans le communiqué, uniquement dans les parties « disclosures » imposées par l’AMF.

 
Je suis toujours épaté par la capacité des opérateurs de marché à expliquer que :

 
-         la société a été en faillite, mais que grâce à l’état on a pu échapper au truc, il reste que le cash n’est pas revenu, donc le marché est prié de cracher ;

-         on a réussi à éviter la faillite en ne prenant pas toutes les paumes à l’instant où on aurait dû les prendre, il reste de façon certaine des titres très largement survalorisés au bilan, et ça, ils l’ont longtemps réfuté, et justifient maintenant qu’il faille enregistrer de nouvelles pertes, tout cela au vu et au su de tout le monde. Et personne ne réagit.

Notre capitalisme, basé sur un marché pur et parfait qui n’en a que le nom a encore de beaux jours devant lui.

14 digressions ↓

digression n°1 par Steppen
le 20 octobre 2009 à 13 h 59

Bon, on réévalue les Passifs, il y en a qui vont être contents ^^

digression n°2 par Patrick
le 20 octobre 2009 à 14 h 04

J’admire ta façon de résumer le fait que ce sont les contribuables qui vont rembourser les contribuables et payer les primes des traders de la société Générale tout en diminuant l’apparition de pertes à son bilan, puisqu’en bidouillant bien les comptes, ils pourront diminuer l’effet comptable de ces pertes en y balançant une partie du capital et des liquidités fraichement arrivées.
C’est quand même sympa d’être banquier, sans doute que d’être routier… mais reste à savoir si les banquiers ont des aires de repos où s’arrêter ou si leur course permanente ne trouvera qu’un mur contre lequel ils s’écraseront tous en fin de route.

digression n°3 par Cédric Darval de Bayen
le 20 octobre 2009 à 14 h 04

Ca me fait penser à mon ex prof d’économie générale en DUT, qui est resté un ami « la dialectique de l’actif et du passif, c’est dans le dictionnaire, hein monsieur Darval de Bayen ? »***
*** d’autant plus drôle si on connaît le patronyme de GK que je fréquentais déjà en ces temps lointains !

digression n°4 par Cédric Darval de Bayen
le 20 octobre 2009 à 14 h 06

Comptablement, l’effet du cash qui arrive n’est pas totalement compensé par les pertes, il reste quelquechose d’apparent puisque les pertes passent par le résultat alors que l’augmentation de capital ne joue que sur les ressources au bilan… D’où le fait qu’il faille – quand même – justifier des dépréciations encore à passer

digression n°5 par fiuuu
le 20 octobre 2009 à 17 h 31

le cours s’en ressent : il est haussier depuis plus de 6 mois et retrouve ses niveaux de y a 1 an …

digression n°6 par The King Lucky Boy
le 21 octobre 2009 à 7 h 40

Il est fort ce Cédric pour tout expliquer. Et en plus il sait lire entre les lignes. Tu peux aussi me donner les prochains numéros du Loto ?

digression n°7 par Fabrice
le 21 octobre 2009 à 8 h 10

L’analyse est plutôt pertinente ;)

Néanmoins, quelques petits détails :
La SG n’a en effet a priori jamais été au bord de la famille. En revanche, le prêt de l’état n’avait pas pour intérêt d’éviter la faillite mais de permettre de continuer à respecter les ratios prudentiels tout en continuant de prêter et de soutenir l’économie (je me garderai bien de conclure sur le succès de l’opération, mais ton chère confrère médiateur du crédit y a paraît-il veillé :p).

Le besoin de renforcer les ratios prudentiels ne veut pas dire qu’ils n’étaient pas respectés, mais que le renforcement des capitaux propres va laisser de la marge ou de la place pour de nouvelles opérations consommatrices de fonds propres.

digression n°8 par Cédric Darval de Bayen
le 21 octobre 2009 à 10 h 22

@ Fiuuu : et il continuera à progresser, de toutes façons il n’y a pas de corrélation entre cours et performances. Car, en toute logique, avec ce genre d’annonces, le marché devrait réagir négativement (enfin, si on prend la théorie des marchés financiers) …
@ The KLB : pas entre les lignes, juste les lignes
@ Fabrice : je pense qu’elle l’a été, au contraire, puisque les ratios tier one sont de toutes façons assez bas vu la norme, et que, ne l’oublions pas, les besoins de liquidité étaient sur les SPV et sur les instruments dérivés qui sont hors-bilan (donc pas pris en compte dans le ratio). J’ai été indirectement concerné par l’opération de recapitalisation, et je peux te dire que les banques étaient très très pressées (quand au succès de René, je ne commenterai pas, déonto, déonto …). Quant au renforcement des ratios, je veux juste dire que les renforcer n’a que pour but de pouvoir les dégrader, maintenant que l’on a commencé à annoncer de nouvelles dépréciations. La sauce a donc été bien délayée !

digression n°9 par Oslo Ohara
le 21 octobre 2009 à 17 h 05

J’ai tout lu. Et là je pleure parce que je n’ai rien compris.

digression n°10 par Jonathan D.
le 24 octobre 2009 à 22 h 08

Le capitalisme a encore de beaux jours devant lui ? J’en doute pas. Conclusion à intérêt personnel : investir en bourse :)

digression n°11 par Patrick
le 24 octobre 2009 à 22 h 36

Investir en bourse, oui, mais dans le gratuit… Iliad est attractif et en pleine croissance…

digression n°12 par Cédric Darval de Bayen
le 27 octobre 2009 à 14 h 27

@ Oslo : je t’expliquerai, c’est tout simple, c’est juste que pour se la jouer on préfère utiliser des mots compliqués !
@ Jonathan D. : je reconnais bien là ton petit côté « mec de droite »
@ Patrick : mouais… je te laisse responsable de tes suggestions d’investissement. le gratuit a souvent du mal à trouver un modèle économique viable, car ne l’oublions pas, le profit est avant tout du chiffre d’affaires. Demande à Libertysurf !

digression n°13 par Jonathan D.
le 27 octobre 2009 à 16 h 36

Mec de droite ? De moins en moins… Franchement, le repas des 43 Chefs d’Etat lors du Sommet de la Méditerranée de juillet 2008 qui dépasse le million, très peu pour moi !
(par-contre je reconnais que Jean, il est pas dégueu…)

digression n°14 par Schizophrénie idéologique — Les ÉtaDam de Cédric Darval de Bayen
le 10 octobre 2011 à 17 h 06

[...] ce billet, où je vous expliquais que la SG a réussi à raconter qu’elle n’avait pas besoin de [...]

Digresser en toute tranquillité ...